Vous le savez probablement: je suis maintenant isolée de ma traductrice préférée (Aurélie, si tu m'entends), et mes autres traducteurs ne sont pas disponibles autant que je le souhaite. Je dois
donc me démerder.
Et sans dictionnaire en plus!
Afin de dissiper tout malentendu, je tiens à préciser que je ne suis pas totalement vierge de communication nippone, puisque j'ai fait un (bref) séjour entre les murs virtuels de l'INALCO...il y a
quatre ans. J'ai donc un total de trente mots de vocabulaire, ce qui n'est pas suffisant pour entretenir un débat philosophique.
Trente mots, c'est à peu près l'intégralité des connaissances anglophones d'un japonais moyen (qui fait des efforts). Les années que j'ai passées à peaufiner mon anglais maintenant courant me sont
particulièrement inutiles. Donc, pour résumer, j'ai erré le temps du M1 à l'Institut du Monde Anglophone pour rien, et 9 mois à Dauphine me sauvent la vie. J'y vois un paradoxe, pas vous?
En fin de compte, ce qui est important, c'est pas tellement le vocabulaire ou même l'aisance, mais l'aptitude à communiquer. Certains japonais ne parlent presque pas anglais mais communiquent bien
mieux que d'autres dont le niveau est plus élevé.
Mais voyons à partir d'un exemple ce que peuvent donner ces échanges trilingues. (tiré d'une situation réelle)
- Marine?
- Hai?
- Marine.
- Hai.
- Marine...
Remarquez que jusqu'ici, la plus grande partie de la communication réside dans la ponctuation. 'Hai', en japonais, est l'équivalent de 'oui'.
- Marine... tomorrow tomorrow.
- Hai (morte de rire). Tomorrow tomorrow nani?
Vous comprendrez que 'tomorrow tomorrow' veut dire après demain. J'ai trouvé ça très drôle sur le coup et assez ingénieux à postériori. 'nani' veut dire 'quoi'.
- Tomorrow tomorrow, raibu...come?
Alors là, permettez moi de développer sur le terme "raibu". Ca va vous paraître con, mais c'est tout simplement la prononciation nippone du mot anglais 'live'. Et pourtant, c'est une façon tout à
fait courante de désigner un concert. Vous n'imaginez pas la pénétration de l'anglais dans la langue japonaise (c'est d'ailleurs un miracle qu'ils soient si mauvais en anglais).
Maintenant, transcrit dans un français correct, voici ce qui se dégagea de cette conversation. Mon interlocuteur, malgré ses déficiences linguistiques, est très bon en communication.
- Marine, est ce que je peux te poser une question?
- Oui.
- Très bien, laisse moi réfléchir à ma formulation.
- Pas de problème, prends ton temps.
- Eh bien, après demain...
- Qu'est ce qu'il se passe après demain?
- On fait un concert, est ce que tu vas venir?
Bien entendu, je répondis 'oui'.
Ceci dit, le niveau de ces conversations est grammaticalement atroce, et c'est une jouissance presque perverse de pouvoir massacrer à ce point là une langue qu'on a vénéré si longtemps. Si je fais
de jolies phrases, je récolte des regards vides. Je dois donc faire beaucoup d'efforts pour me mettre à leur niveau.
Cela crée certains malentendus. Un gentil jeune homme voulant m'emprunter mon briquet, a utilisé le terme 'lend', qui implique un échange d'argent. J'ai essayé de lui expliquer qu'il fallait
utiliser 'borrow' à la place.
Je crois qu'ils n'ont rien pigé à ce que je racontais, parce que pendant toute la soirée qui a suivi, chaque fois que quelqu'un saisissait un briquet, son propriétaire tendait la main en disant
"chip!". L'emprunteur donnait une pièce. Trouvant cela très amusant, je ne les ai pas corrigés.
Enfin, l'énorme avantage du milieu de la musique est qu'il est quasi-exclusivement masculin. Non, je ne cherche pas à devenir salace, pas du tout. Les hommes ont en effet cette tragique habitude de
tout transformer en concours. (habitude que je partage, mais shhht!)
Résultat, chaque fois que je vais backstage, c'est à celui qui me parlera le plus. Que je comprenne (ou que le sujet soit intéressant) ne fait pas partie du problème. S'ils parviennent à échanger
avec moi plus de trois mots, ils sont entouré d'une aura de gloire (jusqu'à ce qu'ils se fassent détrôner). Je vous laisse imaginer la gloire du guitariste de
The Underneath, groupe qui a tourné aux States, quant il m'a parlé à vitesse normale! (et mon soulagement).
The
Underneath. Aucune idée de qui est le guitariste: ils n'ont pas du tout la même tête en vrai.
...Je crois que c'est celui tout à la gauche.
Pour moi, c'est amusant, certes, mais aussi épuisant.
Du coup, j'ai toujours une boîte de doliprane sur moi.
Marine.